Depuis 25 ans je vis à Drancy.
Aujourd’hui, je me rends compte que depuis 25 ans je prends le train au Bourget, haut lieu de la déportation.
Depuis 25 ans, j’entends, la nuit, la plainte des freins des wagons de marchandises triés à la gare de Drancy.
Aujourd’hui, en 2007, nous sommes en pleine campagne électorale pour les élections présidentielles, aujourd’hui, je me rappelle Primo Levi : « C’est arrivé, c’est donc que cela peut arriver encore... »
J’ai choisi de m’intéresser à cette cité « de la Muette » et aux personnages qui y ont été internés. Cependant,je ne suis pas un historien, et ce n’est pas mon propos.
Il ne reste plus de traces tangibles du camp d’internement, ces traces ne risquent pas de disparaître, ainsi prétendre documenter le lieu n’a aucun sens. Cette histoire ne m’est pas proche, je ne suis pas juif, et la guerre est très loin de ma vie. Je ne peux prétendre ni au rôle d’historien ni à celui de témoin.
C’est dans ce sens qu’il m’a paru obligatoire d’avoir un regard tourné sur l’actuel, accompagné d’un témoignage vivant.
Ce témoignage vivant, revanche sur la promesse d’extermination, inscrit mon travail dans une histoire globale, mais également dans des destins personnels. Ainsi à des données factuelles, j’associe une double approche sensible, celle du témoin qui me transmet son expérience, et la mienne lors de la confrontation au paysage contemporain.
De la sorte j’ai guidé, et je continue de guider, mes entretiens à l’aide d’images d’archives, de plans historiques. À partir de ces données réelles, je recueille des témoignages personnels et singuliers. Et c’est cela qui importe, car si l’extermination des camps de concentration est l’histoire d’un peuple, elle est aussi celle de six millions de destins singuliers.
La cité de la muette n’est pas un lieu de mémoire. Il y a bien le mémorial, à l’extérieur de la cité, et deux locaux, peu visibles. Mais c’est avant tout devenue une – presque – banale cité HLM d’une quelconque « banlieue populaire ».
La première fois que je m’y suis rendu, j’ai rencontré un jeune adulte. En costume cravate, prêt à aller au travail. Après un court échange, je me rends compte qu’il n’a aucune idée de l’histoire de la cité dans laquelle il vit. Si j’avais encore un doute sur l’intérêt que peut avoir mon travail, celui-ci a disparu.
Cependant l’Histoire qui s’y est déroulée dépasse ma capacité à la représenter. Lors d’un tel travail se pose nécessairement la question de l’esthétisation. Je renvoie notamment au travaux de Michael Kenna, d’Antoine D’Agata ou de Guillaume Herbaut sur Auschwitz ou encore d’Arno Gisinger sur Oradour. Réaliser ni un document, ni un vraiment un témoignage. C’est aussi dans cet interstice que j’ai voulu glisser mon travail. Loin d’une esthétisation outrancière et déplacée à mon goût, dans un lieu tout ce qu’il y a de plus banal, mais sans tomber dans une esthétique, une démarche qui se voudrait « documentaire », usée, épuisée, devenue trop pauvre ou trop complexe pour moi. Chercher la faille entre l’actuel et le passé, le témoignage et son interprétation, l’Homme et son paysage. C’est aussi d’une confrontation dont il est question dans mon travail, d’un paysage passé, réactivé par le témoignage des anciens détenus, et le paysage présent, celui, bien réel, sensible, que je photographie.
Comme je l’ai dit plus haut, il m’est impensable d’effectuer un tel travail sans laisser une place au sujet et à son témoignage. C’est dans ce sens que j’ai cherché à intégrer l’expérience de personnes internées à Drancy. Ainsi, j’ai été amené à conduire des entretiens avec d’anciens déportés, passés par Drancy, et ce afin qu’il me relatent leur expérience du camp de la muette. Ces entretiens ont eus lieux à partir d’images d’archives et de plans d’époque, afin de leur apporter à la fois une légitimité historique et une certaine précision mais aussi de susciter une mémoire visuelle - rappelons que ces faits ont eu lieu il y a plus de 60 ans, et que certaines personnes n’ont passé que très peu de temps dans le camp -.
J’ai ensuite utilisé ces témoignages comme source d’indications pour réaliser mes prises de vues in situ. Ce sont ces témoignages qui réactivent un paysage, leur paysage.
À la suite d’un entretien, je réalise un portrait du témoin, comme preuve de la véracité de l’entrevue, du témoignage. Ce portrait, affirmation de la personne dans le présent de la prise de vue, rappelle également que la déportation et l’extermination ont été infligées à des personnes singulières, lorsque que l’énonciation de chiffres vertigineux, de groupes sociaux, religieux, ou nationaux peuvent tendre à le faire oublier. Le portrait est aussi réalisé pour matérialiser la victoire, ainsi que leur revanche, de ces personnes face à la tentative de meurtre et de déshumanisation nazie. Rappelons enfin que ces personnes sont les derniers témoins vivants, et qu’ils sont comme nous tous amenés a disparaître, ce portrait sera également là, peut-être, dans quelques années pour illustrer, ou pour rappeler le début de la phrase précédemment citée de Primo Levi, c’est arrivé… Rien de spectaculaire dans mes images, rien de spectaculaire non plus dans cette cité du nord-est parisien. Les bâtiments sont présents, indestructibles, inchangés depuis plus d’un demi-siècle. Ces mêmes bâtiments qui on servi de prison à plus de 60 000 personnes, fournissent aujourd’hui un logement à un demi millier de citoyens. Seuls les arbres, les voitures, les vitres, la peinture sur les murs semblent pouvoir nous offrir une fenêtre sur le temps qui passe, et c’est ce que j’ai voulu mettre en exergue en photographiant en pose longue. Faire ressortir, nette, immobile, immuable, l’Histoire de ces lieux. Si j’ai choisi de présenter mes images en polyptyques c’est pour rappeler que chaque personne déportée à vécue sa propre expérience, et aucune ne peut s’imposer par rapport à une autre. C’est ainsi une manière de montrer au spectateur qu’il existe une pluralité de points de vue sur la déportation, c’est aussi affirmer l’importance du témoignage, et proposer au spectateur de s’intéresser à ce sujet pour qu’il se fasse lui-même son point de vue. Je ne souhaite pas m’imposer, je souhaite plutôt susciter chez le spectateur une curiosité pour cette Histoire.